samedi 7 avril 2012

Quelle société voulons nous ? (Cardinal André XXIII ) - Partie III

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( Quelle société voulons nous ? (Cardinal André XXIII ) - Partie I)
( Quelle société voulons nous ? (Cardinal André XXIII ) - Partie II)
( Quelle société voulons nous ? (Cardinal André XXIII ) - Partie III)
( Quelle société voulons nous ? (Cardinal André XXIII ) - Partie IV)





Suite...

Pourquoi respecter la vie  

(Homélie à la messe célébrée à l'occasion du quinzième anni­versaire de la mort du professeur Jérôme Lejeune, pour que la dignité de la vie humaine soit aimée et défendue de ses premiers instants jusqu'à sa fin naturelle.)

Dimanche après dimanche, à mesure que nous nous approchons des célébrations de la Pâque, la liturgie nous fait entrer dans le sens des événements dont nous allons faire mémoire. Jésus, au long des chemins de Judée et de Galilée, préparait ses disciples à vivre ce qui allait survenir. De la même manière, l'Eglise nous dispose à la célébration pascale en nous invitant à méditer sur certains passages de l'Évangile, comme sur cette phrase de Jésus que nous venons d'entendre : « Ce n'est pas pour moi que cette voix s'est faite entendre, c'est pour vous » (Jean 12, 30).
La voix venue du ciel annonce par avance la glori­fication du Fils - non pas pour le prévenir de ce qui va lui arriver, mais pour que les disciples puissent affronter dans la foi et la confiance l'épreuve considérable de la Passion de Jésus. Ils vont en effet découvrir que celui qui s'est manifesté comme l'envoyé de Dieu et le Messie d'Israël n'accomplit pas sa mission en impo­sant sa force ou par la magie de sa parole de vérité, mais par l'offrande de sa vie, dévoilant ainsi l'amour extrême de Dieu. Nous aussi, lorsque, le jour du Ven­dredi Saint, nous méditerons sur la Passion du Christ, nous serons confrontés à ce scandale rendu public aux portes de Jérusalem : celui qui se présentait comme le Fils de Dieu a été exécuté comme un brigand ! Comment les disciples de Jésus, qui furent témoins de sa mort, n'auraient-ils pas été atteints dans la confiance qu'ils lui faisaient? Comment ne se seraient-ils pas demandé si Dieu ne l'avait pas délaissé, alors que Jésus lui-même reprenait sur la croix le premier verset du Psaume 21(22): «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
L'expérience de la foi nous donne de voir que l'eau et le sang qui jaillissent dans l'offrande que Jésus fait de sa vie sont source vivifiante pour tous les hommes, selon les mots de l'Évangile de saint Jean (19, 34).
C'est pourquoi les paroles de Jésus dans l'Évangile que nous venons d'entendre ne visent pas seulement à satisfaire la curiosité des quelques Grecs craignant-Dieu venus en pèlerinage à Jérusalem. Ceux-ci sont comme l'avant-garde des nations païennes qui bientôt seront réunies dans l'appel du Salut. Le don que Jésus fait de sa vie ne vise pas seulement le peuple d'Israël, même élargi aux craignant-Dieu venus du paganisme, mais bien l'humanité entière. « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes » (Jean 12, 32). Puisque, comme l'écrit saint Paul, « le Christ est mort pour tous » (2 Corinthiens 5, 14), puisque, par la mort d'un seul, les sources de la vie ont été ouvertes à tous les hommes, nous sommes invités à réfléchir sur le sens que nous donnons à la mort et à la vie.
Beaucoup de ceux qui ne comprennent pas l'atta­chement que nous portons à la vie nous confondent avec une sorte de secte païenne, mue par un étrange vitalisme. Comme s'il y avait une sorte de magie du verbe, qui ferait frémir chaque fois que l'on entend le mot « vie ». Mais nous ne croyons pas à la vie, pas plus que nous ne croyons à la mort. Nous croyons en Dieu qui est source de la vie et maître de la mort. Nous ne sommes pas engagés dans une sorte d'atta­chement fanatique à défendre la vie d'une façon indé­finie. Nous voulons reconnaître que nous, pauvres humains, nous ne possédons pas la vie, mais que nous la recevons et que nous la transmettons. Notre foi et notre réflexion nous conduisent au respect de la vie, à cause de Celui qui en est la source et qui est l'amour. C'est Lui que nous adorons.
Nous ne défendons pas la vie : nous défendons l'amour qui se manifeste à travers le don de la vie. C'est cela qui nous conduit à accueillir toute vie humaine comme un don gratuit, sans chercher à la dis­cuter ou à la mettre en cause, à l'accepter ou la refuser selon les circonstances. Nous devons la recevoir comme le signe de l'amour de Dieu qui se donne.

La vie : signe de l'amour de Dieu qui se donne

Si, par une sorte d'écologisme spirituel, nous nous battions pour défendre à tout prix n'importe quelle vie, comment pourrions-nous rendre compte de l'offrande que Jésus fait de sa vie librement, par amour de son Père et pour le salut des hommes ? Et l'exemple du Christ nous apprend justement que, pour accueillir pleinement toute vie comme un signe de l'amour de Dieu qui se donne, il nous faut reconnaître que nous aussi, unis au Christ, nous sommes invités à donner notrevie par amour pour nos frères.
La valeur infinie et le respect de toute vie humaine ne viennent ni d'un vitalisme primitif, ni d'une admi­ration particulière pour les talents des uns ou des autres, ni d'une sorte de vénération informe pour l'espèce humaine. Notre attachement à toute vie humaine est porté par l'amour - l'amour de Dieu qui nous fait vivre, et l'amour de nos frères pour lesquels notre vie est donnée. En dehors de cette vie reçue et de cette vie offerte, il n'y a pas d'autre sens à l'exis­tence humaine.
Aujourd'hui, dans notre sphère culturelle, beaucoup d'hommes et de femmes ont peur, peur de l'avenir ou du présent, peur de la vie et peur de l'accueillir, peur de la donner, de la respecter, de l'accompagner ou de la voir se terminer.
Dans ce climat construit sur la crainte et générateur d'anxiété, le témoignage que nous pouvons rendre ne consistera pas à proclamer contre vents et marées que tout est beau. Il s'agira de manifester la puissance de l'amour que Dieu nous porte, la grandeur de l'amour qu'il met en nous, la réalité de l'amour dont il nous fait vivre. Car alors, nous serons capables d'accueillir la vie avec reconnaissance, de la respecter et de la défendre vraiment.
Ce chemin, nous le savons, est un chemin de sacri­fice : « Si le grain tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s'il meurt il donne beaucoup de fruits. Celui qui aime sa vie la perd, celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle » (Jean 12, 24-25). Avec le Christ, nous sommes invités à offrir notre vie par amour de Dieu et par amour de nos frères. Et à dévoiler ainsi le sens profond et ultime de toute exis­tence humaine, qui ne consiste pas à reproduire le vita-lisme de la nature, mais à manifester les fruits de l'amour.
Prions le Seigneur qu'il ravive en nous l'émerveil­lement devant Celui qui sera « élevé de terre » pour attirer à Lui tous les hommes. Qu'il renouvelle en nous la gratitude pour les flots d'eau et de sang qui coulent de son côté transpercé et qui sont les sources de la vie. Qu'il fasse grandir en nous l'action de grâce pour la vie que Dieu a donnée à chacun d'entre nous pour que nous la transmettions à ceux qui nous suivront. Qu'il fortifie en nous l'espérance que l'amour reçu et donné est plus fort que la vie et que la mort, car l'amour seul ne passe pas.

Le projet social au service de l'homme

(Présentation de l'encyclique Caritas in veritate du pape Benoît XVI au Collège des Bernardins, Paris, le 15 juillet 2009.)

Avant d'entrer dans la présentation de grands repères de lecture de l'encyclique Caritas in veritate, que i'ai le redoutable privilège de vous présenter maintenant, je voudrais vous livrer une impression personnelle que j'ai retirée d'une première lecture. La troisième encyclique de Benoît XVI2 m'apparaît d'abord comme un formidable message d'espérance que le pape veut adresser aux catholiques et, plus lar­gement, à « tous les hommes de bonne volonté », selon la formule consacrée, c'est-à-dire à tous ceux qui sont intéressés par des réflexions inspirées par la foi chré­tienne et qui sont disposés à les accueillir sans a priori négatif.
Ce message d'espérance est le suivant : l'humanité a la mission et les moyens de maîtriser le monde dans lequel nous vivons. Non seulement elle n'est pas sou­mise à une fatalité, mais encore elle peut transformer ce monde en agissant sur les événements ou leurs conséquences, et elle peut faire progresser la justice et l'amour dans les relations humaines, y compris dans le domaine social et économique, et même dans une période de crise comme celle que nous connaissons. Ce message d'espérance n'est pas évident dans une société qui s'est considérablement complexifiée et dans laquelle les centres de décision semblent parfois se diluer et échapper aux contrôles démocratiques et politiques. Et que dire de l'impression ressentie par nombre de nos contemporains de n'avoir aucune prise sur les événements qui conditionnent leur vie, y compris dans des régimes démocratiques comme le nôtre ?
Cette espérance se fonde sur une conviction : dans l'univers, tout être humain a une dimension particu­lière qui lui permet de n'être pas soumis à la domi­nation mécanique des phénomènes, qu'ils soient naturels, économiques ou sociaux. Chacun assume cette dimension particulière dans la mesure où il reconnaît que l'accomplissement de ses potentialités se reçoit dans une relation à autrui : l'homme est essentiellement un être de relation, un être social. Mais il faut encore aller plus loin. L'être humain s'accom­plit dans la relation à un plus grand que lui, un Absolu, plus grand que chacune de nos existences. En effet, tout homme, qu'il soit croyant ou non, doit bien, ulti-mement, prendre position sur la question d'un juge­ment moral qui dépasse ses intérêts particuliers et dont sa conscience est le témoin. Bien sûr, pour les croyants, cette référence à une transcendance a un nom : c'est Dieu. Cette référence à une transcendance est le fondement d'une conception anthropologique qui donne sa pleine dimension à la liberté et à la respon­sabilité humaines.

Développement et responsabilité

Si je voulais maintenant entrer dans la lecture de ce livre de plus de cent pages, la soirée n'y suffirait pas. Il ne faut évidemment pas y chercher un catalogue de solutions aux questions lancinantes de notre situa­tion présente, mais, sur beaucoup de sujets de la vie sociale, l'encyclique apporte une stimulation pour exercer le jugement moral et pour mettre en œuvre les critères de ce jugement. C'est d'ailleurs pour répondre à cette stimulation que je vous ai invités ce soir, responsables du monde politique, économique et social.

Tout d'abord, l'introduction, comme souvent chez le pape Benoît XVI, n'est pas une simple formalité. Elle est un peu comme un discours de la méthode. Elle consiste en une sorte de commentaire du titre de l'encyclique : L'Amour dans la vérité. Elle reprend un thème qui est cher au pape sur les relations entre la raison et la foi. Il y développe une réflexion sur l'interac­tion entre l'amour et la vérité pour souligner combien chacune est dépendante de l'autre dans l'accomplisse­ment de son registre propre. L'amour sans la vérité tourne au sentimentalisme ou au paternalisme inopé­rant. La vérité sans l'amour peut être efficace, mais risque toujours de s'enfermer dans une gnose ou une technique qui oublient la dimension propre de la per­sonne humaine. Ainsi, Benoît XVI nous dit : « Seule, la charité, éclairée par la lumière de la raison et de la foi, permettra d'atteindre des objectifs de dévelop­pement porteurs d'une valeur plus humaine et plus humanisante. »
II nous donne ainsi un des thèmes centraux de tout l'ouvrage, qui est le développement. La réflexion du pape sur le développement s'inscrit d'abord dans la tradition de la doctrine sociale de l'Église, au moins pour la période moderne, qui remonte à la fin du xixe siècle avec l'encyclique de Léon XIII Rerum novarum en 1891. Dans cette relecture historique, il accorde une attention très particulière au concile Vati­can II, notamment à la constitution Gaudium et spes, et à l'encyclique de Paul VI Populorum progressif) de 1967, consacrée au « développement intégral » de l'homme. « Intégral » signifie que ce développement concerne l'ensemble de l'humanité et la totalité des personnes dans chacune de leurs dimensions. Ensuite, Benoît XVI fait une lecture de la situation présente à la lumière de ce programme vieux de plus de quarante ans. Il relève les progrès qui ont pu être accomplis, mais il souligne aussi l'aggravation de certaines situa­tions, notamment dans l'écart croissant entre une richesse de plus en plus grande pour certains - certains individus et certains pays - et, d'autre part, une pau­vreté de plus en plus profonde de certains pays et de certaines personnes à l'intérieur de chaque pays.

La question des modèles

La permanence, et même parfois l'accroissement, des inégalités ne peut pas être passée sous silence. Elle pose inévitablement la question des modèles de crois­sance et des modes de vie. Une certaine logique, même implicite, consiste à laisser jouer la dynamique d'un développement économique exponentiel, en se contentant de mettre en place des parades aléatoires pour traiter les cas de ceux qui sont victimes de ce développement ou tout simplement oubliés dans le développement. Mais en fait, il s'agit souvent d'un palliatif marginal, même s'il est coûteux, et parfois très coûteux. On réagit par des modes de traitement social des situations de pauvreté, sans accepter que l'équilibre général du système puisse être mis en ques­tion. On privilégie le traitement circonstanciel à court terme plutôt que d'affronter les questions structurelles.
De même, une conception exclusivement écono­mique et financière du développement risque de laisser en jachère toute une partie de ce qui constitue la plus grande richesse des échanges humains, à savoir la culture. Ceci est vrai pour chaque pays, mais aussi pour le développement international tel qu'il se vit dans la mondialisation. Peut-on réellement parler d'échanges humains quand la spécificité humaine de la relation est négligée ou occultée ? Jusqu'à quel point la maîtrise économique et financière devient-elle le vecteur d'une domination culturelle qui vise à impo­ser à toutes les sociétés les standards de nos sociétés industrialisées ? Jusqu'à quel point certaines aides éco­nomiques sont-elles conditionnées par des obligations d'ajuster les modes de vie à nos critères, privant les plus pauvres de la dignité de leur liberté et privant le monde de la richesse de leur sagesse ?
Cette relecture de la situation présente sous la caté­gorie du développement a l'avantage de ne pas poser seulement la question de la lutte, toujours nécessaire et urgente, contre le sous-développement et ses fléaux principaux qui sont, encore aujourd'hui, la faim, les maladies liées à la malnutrition et les violences sociales, découlant d'une misère désespérée. Elle pose aussi la question de la qualité du développement que nous avons connu dans les pays industrialisés et de son évaluation morale. En effet, la vision anthropolo­gique centrale qui sous-tend tout le propos de l'ency­clique est élaborée sur la base de la responsabilité humaine que je définirais ainsi : chaque homme se réa­lise en posant des choix réfléchis, libres et volontaires dont il est prêt à rendre compte en conscience et devant autrui. Selon la vision que Benoît XVI met en œuvre, il n'y a aucun domaine d'activité humaine qui échappe à la responsabilité morale. Ni le domaine éco­nomique, ni le domaine financier, ni le domaine tech­nologique, ni le domaine de la recherche scientifique. C'est la moralité qui définit la valeur spécifiquement humaine des actions entreprises. Elle ne peut pas être seulement une question que l'on pose a posteriori quand tout est fini et décidé, pour aménager des cor­rections aux marges. Elle est inhérente à la totalité de la démarche opérationnelle ; elle doit en être en per­manence un élément constituant. Elle repose sur une évaluation des finalités visées et des moyens mis en œuvre pour atteindre les objectifs. C'est la question du sens de l'action humaine personnelle et collective. La justice et le bien commun sont les deux critères pour évaluer ce qui est conforme à un développement vraiment humain.
Contrairement à ce que beaucoup pensent, cette obligation de la moralité n'est pas un luxe en des périodes calmes ou prospères. Et elle ne conduit pas ceux qui l'assument à l'inefficacité économique ou sociale. Elle est la condition préalable pour que l'acti­vité humaine ne soit pas un simple effet incontrôlé et incontrôlable des mécanismes économiques ou finan­ciers, mais pour qu'elle garde sa spécificité réellement humaine d'action responsable de l'homme pour l'homme. Bien souvent d'ailleurs, l'intérêt bien compris conduit à prendre en compte cette dimension éthique de l'agir social.

Trois points sensibles aujourd'hui

Pour illustrer ce point, je voudrais simplement prendre trois exemples
qui marquent l'organisation de notre vie en société :

1. La prise en considération de l'investissement humain dans le fonctionnement des entreprises. Le
capital social n'est pas simplement l'apport financier, même s'il est nécessaire. Il est principalement la par­ticipation qualifiée des hommes et des femmes agis­sant dans l'entreprise. Nous voyons bien que de nouvelles conceptions managériales ont pris pour base cet objectif d'associer les collaborateurs au projet de l'entreprise, jusqu'aux derniers échelons de la chaîne des personnels. Car il faut bien reconnaître que les hommes n'apportent pas seulement à leur entreprise leur capacité de production, mais aussi leur engage­ment personnel. Ainsi, leur capacité de production ne se réduit pas aux éléments quantifiables mais inclut aussi leur apport culturel.

2. Le développement accéléré de la mondialisation provoque une inévitable redistribution des fonctions entre les États, les acteurs économiques et la société civile. L'internationalisation croissante des centres de décision économique et financière oblige à reconsidé­rer les conditions d'exercice du pouvoir des États nationaux, mais aussi les possibilités de participation de la société civile. Cette nouvelle distribution des pouvoirs appelle des aménagements des institutions de gouvernance mondiale, pour assurer notamment un réel contrôle des marchés financiers et des formes adaptées de l'exercice de la subsidiarité respectant la place des organisations syndicales et associatives.

3. L'encyclique développe à plusieurs reprises une réflexion sur la gratuité et le don. Reprenant impli­citement les résultats de travaux ethnologiques et anthropologiques sur le don et l'échange, le pape invite à prendre en considération la catégorie du don comme constitutive de la dimension proprement humaine des relations entre les personnes et les socié­tés. C'est par le don que la gratuité trouve son expres­sion pratique. Sans doute, ces réflexions sont-elles familières et admises pour analyser les relations pri­vées et affectives. Elles le sont beaucoup moins quand on essaie de les appliquer aux échanges économiques et financiers. Dans la pratique, et dans la réflexion de beaucoup, les échanges économiques ne sont compris que dans les catégories contractuelles des échanges de biens mesurables et quantifiables. Mais le contrat, au sens strict, rend-il compte vraiment de la nature anthropologique des relations sociales ? L'homme n'apporte-t-il à l'économie que ses forces de produc­tion ou ses capitaux ? Quelle place sommes-nous prêts à reconnaître aux dimensions gratuites de la relation sociale ?
Mais on peut, et on doit, aller encore plus loin. La gratuité et le don ne sont pas des éléments hétérogènes par rapport aux relations économiques humaines. Ils sont des éléments constitutifs qui ont aussi un effet positif et producteur de bien social dans le dévelop­pement économique.

En conclusion, je dirai que cette encyclique, impo­sante par sa taille et la multiplicité des sujets qu'elle aborde, est cependant unifiée par une perspective générale sur la responsabilité dans l'action écono­mique et sociale. C'est le service de l'homme qui est le critère ultime et définitif du projet social. Ce n'est pas l'homme qui est au service d'un projet social. Mais quel service de l'homme, quelle promotion de l'homme sont recherchés ? Autrement dit, quels sont les modèles d'humanité qui servent de référence pour établir une évaluation de l'action économique ? Comment est respectée l'unité de la personne humaine dans tous les domaines de sa vie ? Comment éviter de fractionner la perception de l'homme en fonction des critères de production ou en fonction des critères de consommation ? Comment reconnaître et servir l'unité de la personne humaine ? Un homme n'est jamais seulement un consommateur, jamais seulement un producteur, jamais seulement un esthète, jamais seulement un mystique. Il est tout à la fois un être de relation et de production, de consommation et d'échange gratuit, un être socialisé et acculturé. Cette encyclique est donc un commentaire d'une loi fonda­mentale de la doctrine sociale de l'Église reprise de Populorum progressio : « pour tout l'homme et pour tous les hommes ».

Face aux tentations de repli


 ( Extraits du discours d'ouverture de l'assemblée plénière des évêques de France à Lourdes, le 3 novembre 2009.)

 L'information de l'instantané et le débat public par petites phrases « polémiques » risquent de détourner notre attention des grandes mutations profondes qui marquent notre société. Le déficit d'information réfléchie et argu-mentée ne frappe pas seulement le Français moyen ; il atteint aussi celles et ceux qui ont une responsabilité sociale et politique. Oserais-je dire ici que nous ne sommes pas nous-mêmes à l'abri de l'emportement de la sensibilité et de la tentation de la réaction immédiate ?
Je me risque à vous proposer de prendre quelques instants pour réfléchir sur deux aspects de notre vie collective qui marquent nos contemporains : la crise économique et l'immigration.

La crise financière et la dette

L'année écoulée a été celle de la crise financière et économique. L'illusion serait de croire que nous en sommes sortis et que tout va pouvoir continuer comme avant. Même si des décisions énergiques de certains gouvernements européens, dont celui de la France, ont évité l'effondrement de l'ensemble du système écono­mique, nous savons que ce fut au prix d'une injection massive de capitaux par les États. Mais nous savons aussi que l'accumulation de cette dette énorme devra un jour être résorbée. Vivre à crédit finit toujours par se payer.
La récente encyclique du pape Benoît XVI1 ne four­nit évidemment pas les solutions pratiques à appliquer, mais elle trace les contours des grands équilibres à respecter pour un développement humain intégral. Elle nous aide à rappeler que les enjeux de la crise vécue et la mise en œuvre d'un vrai développement dépassent de beaucoup le sauvetage d'un équilibre - ou d'un déséquilibre - qu'il soit financier ou écologique. Et elle nous invite à poser la question d'une solidarité nationale et universelle qui remette en cause l'ensemble du fonctionnement réel des échanges et des pratiques et pas seulement quelques incivismes locaux vis-à-vis de la nature et quelques dysfonctionnements de la virtualité financière. Nous l'avons déjà dit ici à plusieurs reprises, c'est notre modèle de vie qui est à revoir. Et cette révision sera forcément onéreuse pour tous.
Nous voyons déjà se développer les conséquences tragiques de l'année écoulée dans la fragilisation accentuée des catégories les plus faibles de notre sys­tème économique : celles et ceux qui ne jouissent pas d'un emploi statutairement garanti, celles et ceux qui n'ont pas de formation initiale suffisante ou qui ont une formation inadaptée aux contraintes actuelles du travail. De manière plus préoccupante, des hommes et des femmes sont acculés au désespoir, que ce soit dans des secteurs d'activité particulièrement touchés comme l'agriculture, que ce soit par le stress de la compétition dans le cadre habituel du travail ou par l'incertitude qui plane sur l'avenir de leurs entreprises. Plus gravement encore, des personnes sont assaillies par l'angoisse de la pénurie : angoisse du loyer à payer, angoisse des charges financières ou tout sim­plement angoisse de la nourriture pour ses enfants.
Devant de telles inquiétudes, la désignation de quelques boucs émissaires scandaleusement surpayés peut évidemment se comprendre, mais cela ne suffira pas à rétablir un certain équilibre, ni même à réduire des écarts sans cesse accrus. C'est à une véritable réforme de notre pratique sociale que nous sommes appelés. Les membres de notre Église sont nombreux à se dévouer généreusement dans nos communautés et dans les associations qui se portent au secours des détresses les plus criantes. Nous les encourageons dans leur engagement et nous appelons tous les catholiques à soutenir leur action. Au-delà de ce magnifique effort de générosité, dont nous sommes les témoins, nous appelons aussi les chrétiens à exercer pleinement leurs responsabilités de citoyens dans tous les domaines de la vie économique et politique pour contribuer à construire une société plus juste.

Les « sans-papiers » et les droits de l'homme

Ces périodes de difficultés économiques sont pro­pices à la tentation du repli sur les biens acquis et au risque de se crisper plus ou moins consciemment sur la défense catégorielle de nos avantages et sur le « chacun pour soi ». Cette attitude détruit le sens de la solidarité et ignore les objectifs du bien commun. Elle est particulièrement sensible dans la manière dont notre société se situe face à l'immigration.
Pour les sociétés d'Europe occidentale, le traitement de l'immigration est une question récurrente et lanci­nante. Je ne sais pas si quelques gouvernements ont le sentiment d'avoir trouvé la bonne formule. En tout cas, je voudrais rappeler ici trois points de repère qui inspirent nos actions dans ce domaine, notamment à l'égard des personnes arrivées sur notre territoire en situation irrégulière :

1.  Le traitement appliqué aux personnes en centre de rétention administrativeNon seulement elles doivent bénéficier de moyens de subsistance dignes d'une personne humaine (nourriture, hygiène, soins médicaux, etc.), mais encore elles doivent pouvoir accéder normalement aux informations nécessaires à leur défense. Ces exigences, signes de notre réel atta­chement au respect des droits de l'homme, ont un coût, c'est-à-dire qu'elles entraînent une dépense publique, et doivent donc être financées d'une manière ou d'une autre par les citoyens.

 2.  Le fait d'être en situation irrégulière ne fait pas perdre ses droits élémentaires à quelque personne que ce soit. Ayant enfreint la loi, elles doivent néan­ moins bénéficier de la protection de la loi. En parti­ culier, leurs demandes de droit de séjour ou de reconnaissance de leur statut de réfugié ne sauraient rester sans réponse sur des longues périodes (parfois plus d'une année) pendant lesquelles leur existence devient vraiment très difficile en matière de travail et de logement. Là encore, l'amélioration du fonctionne­ ment des services suppose des moyens et donc une charge pour tous. 

3.  Quel que soit le bien-fondé des décisions judi­ciaires ou administratives, leur application doit respec­ ter ceux qui sont concernés, en particulier les enfants et les jeunes pour lesquels les liens familiaux doivent être privilégiés. 

Nous voulons dire notre admiration et notre sou­tien aux chrétiens qui se mettent au service de leurs frères déplacés, avec un grand désintéressement per­sonnel et associatif, particulièrement quand il s'agit d'empêcher que des enfants deviennent des otages d'une situation inextricable. Nous insistons pour que la répression des réseaux de traite humaine soit pour­suivie avec fermeté sans que cette action se retourne encore sur leurs victimes.

Un message d'espérance

Ce trop rapide tour d'horizon de quelques aspects de notre situation sociale est comme une toile de fond qui marquera nécessairement le travail de notre assem­blée. D'autres événements ont marqué récemment la vie de notre Église, [par exemple] la canonisation de Jeanne Jugan.
Cette figure de sainteté doit être méditée et elle peut éclairer bien des situations actuelles. Jeanne Jugan n'avait sans doute pas un profil de fondatrice. Elle n'avait pas de projets théoriques élaborés sur la manière de s'occuper des personnes âgées ni une voca­tion à réformer la vie religieuse dans l'Église. Tout cela était bien loin de son cœur et de son esprit. Ce qui, en elle, nous est donné en exemple tient plutôt à la disponibilité profonde d'un cœur qui aime, à la dis­crétion extraordinaire d'une femme qui a plus de qua­rante ans quand elle commence à accueillir des personnes âgées dans sa maison et a la foi d'une reli­gieuse qui va demeurer toute la fin de sa vie dans le discret silence d'une cellule de novice, dépossédée de la conduite de l'œuvre qu'elle a fondée.
Sa sainteté est ensuite un message d'espérance pour notre monde : le vieillissement, l'isolement ou les han­dicaps de la fin de vie ne font pas de celui qui les subit un personnage inutile n'ayant de prix pour per­sonne. La valeur de notre vie, sa dignité, ne tient pas à ce que nous faisons, à l'image que nous avons de nous-mêmes, ou aux projets que nous réalisons. Elle se découvre dans le regard d'amour, d'espérance ou de fraternité que les autres portent sur nous. C'est parce que nous avons du prix à leurs yeux que notre vie vaut la peine d'être vécue.
Puisse cette canonisation remettre en valeur le ser­vice de ceux et de celles que la vie a affaiblis. Puisse-t-elle nous encourager à appeler des jeunes femmes à s'engager dans le service des pauvres. Que ce soit aussi une occasion pour nous d'exprimer aux Petites Sœurs des Pauvres notre reconnaissance pour leur ser­vice dans nos diocèses. [...]
C'est dans ce contexte que nous ouvrons notre assemblée. Mais beaucoup des dossiers que nous allons travailler sont très étroitement liés à cet ensemble. Quand nous travaillons sur les Nouvelles Pauvretés ou sur nos finances, nous sommes encore au cœur des effets de la crise économique. Et quand nous recevrons M. Jacques Barrot', nous serons plongés dans les poli­tiques européennes sur l'immigration. [...]

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URGENCE mobilisation:  " Carton rouge à l’euthanasie "


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