samedi 21 mars 2015

"Plaidoyer pour la Médecine d’Hippocrate" Par Éléonore Le Cesne, étudiante en médecine, pour SDD








(Source: Soigner dans la dignité)

J'ai vu les supplications d'hommes souffrant dans leurs chairs, des regards que je n'oublierai jamais. Tu sais, personne ne peut comprendre ce que je vis dans ces moments-là. Les savoirs enseignés par les précepteurs et les maîtres me semblent dérisoires, quand je me trouve face à l'immensité d'un mystère.


Le mystère de la souffrance. Si personnel, si intime. Chaque souffrance est un chant défaillant et résolu, qui ne ressemble à nul autre. Il est lié au cœur de l'être, à son histoire, ses obscurités et aussi ses espoirs. Oser l'écouter, oser s'en approcher, oser toucher ce voile de souffrance ne se justifie pas par des décennies d'étude, des torrents de livre et de science. Le travail de ma vie a été de comprendre l'homme et de le devenir.

J'ai vu mes semblables ignorer les détresses du cœur pour soigner celles du corps. D'autres penser qu’ils ont guéri un homme lorsque toutes ses constantes sont normalisées. J'ai vu prétendre qu’une technique nouvelle doit être envisagée avant même l’accompagnement humain. J’ai vu cette houle happer même ceux qui portent une responsabilité décisionnelle. J'ai vu des hommes brandir des principes de justice et d'égalité avec l'indifférence et la désinvolture collées à la peau, endurcis par l’habitude du pouvoir ou la routine d'une blouse blanche.

Suffit-il de soigner un corps et d’ignorer l’homme souffrant ? La santé du corps ne résout pas à lui seul le mystère du vrai sourire. Il n'est pas la pièce manquante, il n'est pas la clef. Il ne suffit pas. L'homme le sait. Sa chair lui suggère des exigences toujours inassouvies. Refusant sa finitude, il se ment en sublimant le corps, en occultant la mort jusqu’au bout ; avant d'inverser la barre, et de la programmer selon son bon vouloir. Contrôler sa mort comme quelque chose qui lui appartiendrait, lui reviendrait de droit. Mais la mort reste une fumée qui échappera toujours aux efforts frénétiques des mains qui chercheraient à l’étouffer.

La mort ne se nie pas. La mort ne s’administre pas. Celui qui souhaite la manier pour lui même ou pour un autre se dresse non seulement contre les lois de la nature, mais contre le serment que j'ai prononcé il y a des siècles : là où la mort est prescrite, il n’y a plus de médecine.

Soigner est un chemin, dont la guérison est l’espoir. Mais la façon de soigner n’est-elle pas aussi importante que l’issue finale ? La médecine est une déclinaison de l’art de donner la vie, et elle ne se résume pas à soigner un corps. Je n'ai jamais réussi à soigner un vieillard sans qu'il sente que je l'accompagnerai fidèlement jusqu'au terme du chemin qu'il parcourt, sans lui promettre que je l'encouragerai s'il trébuche, que je ne le laisserai pas renoncer si l'espoir vacille, ou si la souffrance altère son jugement. Je n'ai jamais pu rassurer pleinement l'âme d'une jeune femme sans entrer dans son histoire pour l'en faire grandir. Sans lui apprendre à respecter son corps, source de vie fragile.

Soigner une personne ne se quantifie pas en chiffres, en poids, en organes, en doses, en médicaments révolutionnaires, en nouvelles technologies. En rien de tout ceci. L’indifférence et la froideur peuvent causer plus de douleur qu’une anesthésie techniquement imparfaite. La banalisation des actes médicaux ou des gestes peut être plus traumatisante que la maladie elle-même.

S’asseoir au bord du lit d’un malade pour partager un moment avec lui, oser poser une main sur son épaule pour lui apporter un réconfort, lui parler avec les mots d’un homme, et non celui d’un scientifique ; l’accompagner pour ce qu'il est, sans le protéger des réalités du monde. Ne pas chercher à le préserver du noir, mais lui montrer toujours où demeure la lumière. Etre un espoir pour lui, un gardien, un sourire. Voilà ce que doit être le soignant, qui s'attarde sur l'âme souffrante dans un corps souffrant, et accompagne l'un et l'autre, jusqu'au bout.

Le manque de temps reste une excuse. Le manque de lits, le système dans lequel on vit, l'inattention, la fatigue restent des excuses. Penser que c'est inutile ou que c'est impossible. La technique reste une excuse, l’habitude aussi. Et la peur. Seul compte le regard porté sur l'autre, quelque soit la situation traversée. Seule compte la bienveillance attentive de ce regard, que l'on choisit chaque jour comme la seule issue possible non seulement pour vivre, mais pour donner la vie à celui qui va la perdre.

Comme la maladie qui aura raison de nous tôt ou tard, la compresse ou la blouse de coton blanc aspire la fraîcheur du premier regard pour ne laisser que des termes scientifique et un regard trouble, englué dans un système admis autant que critiqué. Mais critiquons plutôt notre esprit, nos devoirs, nos gestes et nos mots. Ne prônons pas systématiquement le changement des contraintes extérieures, de nouvelles lois ou pratiques comme seules réponses aux situations traversées. Elles nous paraîtrons toujours trop étroites, imparfaites, voire désespérées.

Quel esprit libre, large et moderne peut-il se rendre esclave du progrès et saper notre héritage de valeur en avançant sans cesse les nouveautés techniques au rang de principes humains?

Par Éléonore Le Cesne, étudiante en médecine, pour SDD



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Archives du blog Fin de vie:

2015

"Plaidoyer pour la Médecine d’Hippocrate" 

                      Par Éléonore Le Cesne, étudiante en médecine, pour SDD
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                            la situation de Monsieur Vincent Lambert
                                      (Institut Européen de Bioéthique)

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